Histoire de l’Italie : de la Monarchie à la République

L’Italie est devenue une république démocratique le 18 juin 1946 après qu’un référendum institutionnel ait abrogé la monarchie, obligeant le roi Umberto II à prendre note des nouvelles conditions politiques et institutionnelles et à quitter le pays pour un exil définitif.

Le référendum a aboli la monarchie constitutionnelle qui était représentée par un roi dont les pouvoirs gouvernementaux étaient limités par la constitution. Cette constitution était le Statut Albertino qui identifiait le noyau gouvernemental de l’État dans la Couronne dirigée par le roi d’Italie qui pouvait transmettre cette propriété à ses enfants selon la loi dynastique qui en déterminait la validité. Après le 2 juin 1946, une Assemblée constituante se réunit au Parlement, votée par les électeurs au moment du choix entre monarchie et république, dans le but de rédiger une constitution qui remplacerait le Statut Albertin.

À la date du décret, qui constitue le premier pas vers le référendum, l’Italie est toujours en situation de guerre, avec une population épuisée par l’occupation allemande et de nombreux territoires qui sont le théâtre de batailles entre alliés et nazis. Il a fallu un an et demi pour atteindre l’équilibre politique nécessaire au lancement de la consultation électorale.

Le 16 mars 1946, Umberto II déclara qu’il y aurait un référendum qui déciderait de la forme institutionnelle qui représenterait et gouvernerait l’Italie. Il a ainsi respecté les accords conclus en 1944 avec les forces politiques opposées au fascisme qui étaient en fait en train de gagner la guerre civile qui avait divisé la péninsule. La campagne électorale, qui a précédé la consultation électorale, a été marquée par des incidents entre monarchistes et républicains dans un climat très tendu entre les forces politiques, même au sein du groupe qui soutenait la république ; le soupçon de fraude a été avancé par les deux parties avec le risque objectif d’une guerre civile si le résultat n’était pas clair. Selon les règles électives, contenues dans le décret qui a été publié en 1944 (décret du lieutenant du royaume avec le numéro 151 du 25 juin 1944), aurait gagné la forme institutionnelle qui avait recueilli la majorité des personnes ayant droit de vote.

Selon les données qui ont été lues à Montecitorio le 10 juin 1944, la république a obtenu 12.717.923 voix alors que la monarchie en a recueilli 10.719.284.

À Naples, une ville à la population largement favorable à la monarchie, un drame se produit dès le 11 juin. Un cortège de partisans de la monarchie s’avance vers les bâtiments de la municipalité puis change d’objectif et se dirige vers le siège du parti communiste italien. La foule y aperçoit un drapeau rouge, mais aussi un drapeau tricolore d’où le blason royal a été découpé. Malgré la présence de blindés, les manifestants tentent de prendre d’assaut les locaux. Des coups de feu sont échangés. Selon le rapport du préfet, les manifestants tirent les premiers. Quoi qu’il en soit, la réplique est meurtrière, avec des tirs de mitrailleuses. On dénombre neuf morts parmi les manifestants et un grand nombre de blessés. Le calme ne revient dans la ville que le 13 juin.

Immédiatement, les monarchistes ont organisé des manifestations de protestation et ont fait naître de sérieux soupçons quant à l’issue du référendum. Il y a eu plusieurs incidents dans de nombreuses villes, neuf manifestants monarchistes sont morts aux mains de la police à Naples, et la plupart d’entre eux ont conduit à des affrontements entre les différentes factions et contre la police.

Le gouvernement s’est réuni le 12 juin, avec une convocation extraordinaire demandée par le Premier ministre Alcide de Gasperi, car le risque de guerre civile était très élevé. De Gasperi préconise le rôle de chef d’État, plaçant le rôle du roi en dehors de tout pouvoir gouvernemental. La maison royale a réagi durement et beaucoup ont conseillé au roi d’adopter une position extrême, mais comme les gouvernements américain et anglais ne voulaient pas soutenir le souverain, Umberto a décidé d’abdiquer et de partir en exil. Le geste courageux et extrême de De Gasperi est né du fait que de nombreux membres des partis politiques du nouveau gouvernement étaient convaincus que le roi était prêt à soutenir les révoltes des monarchistes contre le référendum.

À ce moment, la Cour suprême, qui s’était réservé le droit de vérifier les preuves que les monarchistes voulaient apporter pour démontrer la fraude du référendum, a entériné la victoire de la république qui a été proclamée sans plus attendre. Enrico De Nicola a été nommé chef de l’État par l’Assemblée constituante, tandis qu’Alcide De Gasperi a continué à être président du Conseil jusqu’aux nouvelles élections.

Préludes à la naissance de la République

L’histoire de la péninsule italienne est riche en périodes de gouvernements dits « républicains ». La République romaine antique a ainsi marqué l’histoire. De Cicéron à Machiavel, les philosophes italiens ont imaginé les bases de la science politique et du républicanismenote 1. Mais au xixe siècle, c’est Giuseppe Mazzini qui relance l’idée républicaine en Italie1.

En juillet 1831, en exil à Marseille, Giuseppe Mazzini, fonde le mouvement Giovine Italia, qui a à la fois pour objectif de transformer l’Italie en une république démocratique unifiée, selon les principes de la liberté, de l’indépendance et de l’unité, mais aussi d’en chasser les régimes monarchiques préexistant à l’unification, y compris le Royaume de Sardaigne. La fondation de Giovine Italia constitue un moment-clé du Risorgimento italien et ce programme républicain précède dans le temps les propositions pour l’unification de l’Italie d’un Vincenzo Gioberti, visant à réunir ce territoire sous la présidence du pape, ou du piémontais Cesare Balbo2. Par la suite, le philosophe milanais Carlo Cattaneo devient le promoteur d’une Italie laïque et républicaine dans le prolongement des idées d’un Mazzini, mais organisée en république fédérale3.

Les projets politiques de Mazzini et Cattaneo sont contrecarrés par l’action du Premier ministre piémontais Camillo Benso, comte de Cavour, et de Giuseppe Garibaldi. Ce dernier met entre parenthèses ses idées républicaines pour privilégier l’unité italienne. Après avoir réalisé la conquête de presque toute l’Italie du Sud lors de l’expédition des Mille, Garibaldi apporte les territoires ralliés au roi de Sardaigne Victor-Emmanuel II, après un plébiscite. Ceci lui vaut de lourdes critiques de nombre de républicains qui l’accusent de trahison. Tandis que commence une laborieuse unification administrative, un premier parlement italien est élu et, le 17 mars 1861, Victor-Emmanuel II est proclamé roi d’Italie.

De 1861 à 1946, l’Italie est une monarchie constitutionnelle fondée sur le Statut albertin, du nom de Charles-Albert de Sardaigne, le roi qui le promulgua, en 1848, pour ses sujets du royaume de Sardaigne. La Couronne est héréditaire. Le parlement comprend un Sénat, dont les membres sont désignés par le roi et une Chambre des députés, élue au suffrage censitaire. 2 % seulement des Italiens possèdent le droit de vote en 1861. Une frange républicaine (mais aussi anarchiste) subsiste, se manifeste ponctuellement et a rapidement ses martyrs, notamment le militaire Pietro Barsanti, fusillé le 27 août 1870 pour avoir refusé de réprimer une émeute.

L’équilibre des pouvoirs entre la Chambre et le Sénat a d’abord basculé en faveur du Sénat, constitué essentiellement de nobles et de personnalités issues de l’industrie. Peu à peu, la Chambre des députés prend plus d’importance avec l’évolution de la bourgeoisie et des grands propriétaires, soucieux de progrès économique, mais partisans de l’ordre et d’un certain conservatisme social.

Les républicains, qui, en 1853, forment, autour de Mazzini, le parti d’action (il Partito d’Azione), participent aux élections du Parlement italien. Bien qu’étant en exil, Mazzini est élu en 1866, mais il refuse de siéger. Carlo Cattaneo est élu député en 1860 et en 1867, mais il refuse également cette charge afin de ne pas avoir à jurer fidélité aux Savoie. En 1869, il finit par céder sous la pression de ses amis, puis renonce au dernier moment. Le problème du serment de fidélité à la monarchie, nécessaire pour être élu, est un sujet de controverses au sein des forces républicaines. En 1873, Felice Cavallotti, un des hommes politiques italiens les plus engagés contre la monarchie, fait précéder son serment d’une déclaration réaffirmant ses convictions républicaines10. En 1882, la loi électorale abaisse le cens et fait passer le nombre d’électeurs à plus de deux millions, soit 7 % de la population11. La même année est créé le parti ouvrier italien, qui devient en 1895 le parti socialiste italien. En 1895, les républicains purs et durs acceptent de participer à la vie politique du Royaume, formant le parti républicain italien. Deux ans plus tard, l’extrême gauche obtient son plus haut niveau historique au Parlement avec 81 députés, pour les trois composantes radical-démocratique, socialiste et républicaine. Avec la mort de Felice Cavallotti en 1898, la gauche radicale renonce à mettre en avant le problème institutionnel.

Dans l’échiquier politique italien, le parti socialiste se partage progressivement en deux tendances : l’une maximaliste, animée entre autres par Arturo Labriola et Enrico Ferri, préconise le recours à la grève ; l’autre, réformiste et pro-gouvernementale, est dirigée par Filippo Turati. Un mouvement nationaliste émerge, conduit notamment par Enrico Corradini, ainsi qu’un mouvement catholique social et démocratique, la Ligue démocratique nationale, animée par Romolo Murri. Le pape Pie X autorise en 1904 les catholiques à participer à titre individuel à la vie politique, mais condamne en 1909 la Ligue démocratique nationale créée par Romolo Murri, qui est excommunié. Enfin, une loi du 3 juin 1912 marque l’évolution de l’Italie vers un certain libéralisme politique en instaurant le suffrage universel masculin. En 1914, lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, l’Italie peut être comptée parmi les démocraties libérales.

Conséquences du référendum

Lecture des premiers résultats et événements de Naples
Le 10 juin, à 18 h, dans la salle de la Louve du Palais Montecitorio à Rome, la Cour de cassation donne une lecture de résultats partiels du référendum, renvoyant la proclamation définitive des résultats au 18 juin, après décisions sur les contestations, les protestations et les plaintes. Dans le même temps, des manifestations républicaines ont lieu dans de nombreuses villes. Le journal milanais, Corriere della Sera, du mardi 11 juin, titre : « La République italienne est née ». La Stampa, quotidien turinois, déclare plus sobrement : « Le gouvernement sanctionne la victoire des républicains », et complète son propos en s’interrogeant : « la question est de savoir si oui ou non la république a été proclamée ».

Mise en place anticipée du nouveau régime et départ du roi

Dans la nuit du 12 juin, le gouvernement est réuni à l’invitation de De Gasperi. Le président du Conseil a reçu une communication écrite du roi, se disant prêt à respecter le verdict du vote des électeurs, mais ajoutant qu’il attend la déclaration finale de la Cour de cassation, ce qui prolonge la période d’incertitude. La lettre et les protestations des monarchistes, comme les événements sanglants de la veille à Naples, ainsi que de nouvelles manifestations annoncées par les monarchistes préoccupent les ministres. Le 13 juin, le Conseil des ministres, prolongeant la réunion commencée la veille, décide que, à la suite de l’annonce des résultats provisoires du 10 juin, les fonctions de chef provisoire de l’État doivent être exercées par le président du Conseil Alcide De Gasperi, sans attendre l’annonce officielle définitive par la Cour de cassation. Le président du Conseil a réuni tous les suffrages des membres du gouvernement, à l’exception du ministre libéral Leone Cattani. Bien que certains membres de son entourage l’incitent à s’opposer à cette décision, le roi, informé, décide de quitter le pays le lendemain, rendant ainsi possible un transfert pacifique des pouvoirs, non sans avoir dénoncé le « geste révolutionnaire » de De Gasperi.

Proclamation définitive des résultats
Le 18 juin à 18 h, dans la salle de la Louve du palais Montecitorio à Rome, la Cour de cassation procède à la proclamation des résultats du référendum, sans accompagner cette officialisation de réserves comme elle l’avait fait précédemment.. Bien des années plus tard, en 1960, le président de cette Cour, Giuseppe Pagano, déclare que la loi établissant l’organisation du référendum était incompatible avec la lenteur du dépouillement et la transmission très inégale des procès-verbaux, ne donnant pas à la Cour le temps de mener à bien toutes les investigations.

Recomposition de l’échiquier politique italien
Les élections à la Constituante, menées concomitamment au référendum, débouchent sur une recomposition de l’échiquier politique, créant, pour plusieurs décennies, de nouveaux rapports de forces. En tête des suffrages, le parti de la démocratie chrétienne obtient 37,2 %. À gauche, les socialistes obtiennent 20,7 % des suffrages exprimés et les communistes 18,7 %. Trois hommes sont mis en exergue, voyant leur stratégie récompensée par le poids électoral de leur formation : Alcide De Gasperi, qui permet à la démocratie chrétienne d’acquérir le premier rôle, Palmiro Togliatti pour le Parti communiste italien, qui va consolider la position de son parti les années suivantes et passer devant le parti socialiste, et Pietro Nenni pour le Parti socialiste italien, qui cherche à acquérir une place d’arbitre et oscille entre les deux autres. La démocratie chrétienne s’installe dans une position centrale, entre un bloc de droite, fractionné, de quatre millions de voix et le bloc de gauche rassemblant plus de 10 millions de voix. La position modératrice de ce parti pendant la période de transition et l’ambiguïté qu’il a longtemps maintenue sur le choix institutionnel lui ont été profitables.

Parmi les perdants, il y a bien entendu les coalitions pro-monarchistes, l’Union démocratique nationale, le Bloc national de la liberté et le Fronte dell’Uomo Qualunque, qui vont se décomposer, les militants ralliant d’autres formations, dont le Parti libéral italien de Benedetto Croce. Mais cette consultation aboutit également à l’écroulement du Parti d’action, ce parti républicain, réformiste et laïc, héritier des idées de Giuseppe Mazzini. Et ceci au moment où le régime que Mazzini appelait de ses vœux se met en place. Une page se tourne dans le paysage politique italien.
Premiers pas de la République italienne

À la première session de l’Assemblée constituante, le 28 juin 1946, Enrico De Nicola est élu chef de l’État provisoire, au premier tour par 396 voix sur 501. Outre ses qualités personnelles, le choix d’un homme né à Naples et longtemps monarchiste50, est un signe d’apaisement et d’union vers les populations du Sud de l’Italie, dans cette transition qui s’accélère vers la République. Il n’est que chef de l’État provisoire et non président de la République italienne, puisque cette dernière n’a pas encore de constitution. Le gouvernement de De Gasperi lui remet sa démission. Elle est acceptée formellement avant qu’Enrico De Nicola ne sollicite à nouveau De Gasperi pour former le premier gouvernement de la République italienne.

L’année 1947 est décisive. En février, le traité de Paris est signé. Il s’agit d’un moment douloureux pour les anciens combattants antifascistes qui doivent supporter les conséquences de l’alliance entre le régime fasciste italien et l’Allemagne nazie. Le philosophe et homme politique libéral Benedetto Croce écrit ainsi avec amertume : « Nous Italiens, nous avons perdu la guerre, et nous l’avons perdue tous, y compris ceux qui s’y sont opposés de toutes leurs forces, et même ceux qui ont été persécutés par le régime qui l’avait déclarée, comme ceux qui sont morts en s’opposant à ce régime ». Ce traité règle provisoirement la situation des territoires du nord-est, Trieste, Gorizia, Pola, Fiume et Zara, situés depuis des siècles à la frontière des mondes latin et slave. La zone nord du Territoire libre de Trieste n’est pas rattachée à la Républiquenote 6 bien que majoritairement peuplée d’Italiens et de populations italiennes en provenance de l’Istrie, devenue partie de la Yougoslavie. Ceci provoque l’exode de 250 000 personnes qui fuient, après bien des atrocités entre les communautés44. En juin 1947, dans un contexte international marqué par le début de la Guerre froide, le bureau exécutif du parti démocrate-chrétien autorise Alcide De Gasperi à constituer un cabinet sans les communistes et les socialistes de l’aile gauche. C’est la fin d’une union des forces antifascistes et antimonarchistes, et le retour à un jeu politique plus traditionnel. Alcide De Gasperi fait également appel, au sein de son équipe gouvernementale, à des techniciens comme l’économiste Luigi Einaudi
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Le nouveau ministre de l’Intérieur d’Alcide De Gasperi, Mario Scelba, s’emploie à normaliser la gestion administrative et à affirmer son autorité sur la totalité du territoire. Il remplace les derniers préfets nommés par le CLN. Ce faisant, il déclenche une insurrection à Milan, le 28 novembre 1947. Les ex-partisans antifascistes occupent le siège de la préfecture. Les anciens commandants des brigades communistes de la résistance sont tous présents. Les pistolets et les mitraillettes, non rendus aux autorités, réapparaissent. Des barricades isolent le quartier. La CGIL lance une grève générale dans la capitale lombarde. Dans le bureau du préfet, qu’il a investi, le patron local du Parti communiste appelle Mario Scelba, au ministère de l’Intérieur, et s’amuse de la situation : « Maintenant tu as une préfecture en moins », lui dit-il avec bravade. Puis, il joint, toujours triomphant, le secrétaire général du Parti communiste, Palmiro Togliatti : « On tient la préfecture de Milan. » La réponse douche son enthousiasme : « Et qu’est-ce que tu comptes en faire ? » Palmiro Togliatti et le préfet démissionné calment les esprits et arrêtent le mouvement. Dans cette période cruciale où l’État républicain doit s’affirmer, Palmiro Togliatti pèse de tout son poids sur sa base, écartant les aventures et les idées de révolution pour miser sur une conquête légale du pouvoir, dans le cadre des institutions. Son influence est déterminante sur le cours des événements.

Le 1er janvier 1948, la constitution républicaine, dont le contenu a été débattu au sein de l’Assemblée constituante, entre en vigueur. Elle proclame notamment que « L’Italie est une république démocratique fondée sur le travail » et que « L’entrée et le séjour sur le territoire national sont interdits aux anciens rois de la maison de Savoie, à leurs épouses et à leurs descendants mâles ». Enrico De Nicola prend enfin le titre de président de la République.